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Conférence de Brdo, ratée mais instructive

lundi 22 mars 2010


La conférence des Balkans occidentaux, tenue à l’invitation de la Croatie et de la Slovénie avec l’approbation de Catherine Ashdown, ministre des affaires étrangères de l’UE, a réuni le 20 mars à Brdo kod Kranj, en Slovénie, outre ses initiateurs, les premiers ministres des pays intéressés (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine, Monténégro), à l’exception de la Serbie. Celle-ci, par la voix de son président Boris Tadic a refusé d’y participer, faute d’avoir pu obtenir que la délégation kosovare n’y assiste que sous l’étiquette UNMIK et non comme un Etat indépendant. Belgrade avait récusé la formule proposée par la diplomatie slovène de faire siéger les personnalités présentes sous leurs noms, sans mention de ceux de leurs pays.

Cette défection a entraîné l’absence du Président du Conseil européen Herman Van Rompuy et du ministre des affaires étrangères du pays qui assure la présidence semestrielle de l’UE, l’ Espagnol Miguel Angel Moratinos, dont la proximité avec Belgrade est connue. C’est le commissaire à l’élargissement Stefan Fuele qui a parlé au nom de l’UE. La déclaration publiée à l’issue de la conférence appelle l’UE à maintenir l’élargissement comme l’un de ses objectifs rapprochés et exprime l’engagement des pays signataires à promouvoir des relations de bon voisinage et à travailler en commun à la solution de leurs problèmes bilatéraux dans un esprit européen.

La Bosnie-Herzégovine était représentée à cette conférence par le Président du Conseil des ministres Nikola Spiric, membre du SNSD, parti du chef du gouvernement de la RS, Milorad Dodik. Nikola Spiric a quitté la séance lorsque le Premier ministre du Kosovo, Hashim Taci, a pris la parole. Cette présence et ce comportement ont suscité, en BH, des réactions contrastées. Milorad Dodik les a expliqués et justifiés par le fait qu’en allant à Brdo, Nikola Spiric, tout en marquant son refus de reconnaître l’indépendance du Kosovo, a empêché le Président de la Présidence en exercice, Haris Silajdzic, de s’y rendre pour prendre des positions différentes de celles de la RS. Dans la Fédération, on proteste au contraire contre une définition unilatérale de la politique extérieure de la BH sur un sujet qui soulève des oppositions au sein de son gouvernement, exemple emblématique de la paralysie du système politique bosnien.

Si les dirigeants serbes ont voulu prouver que la Serbie se trouvait bien au cœur des problèmes des Balkans occidentaux et comme le dit le ministre des Affaires étrangères Vuk Jeremic, que rien ne pouvait s’y régler sans elle, ils ont réussi à le montrer. Mais loin de faire apparaître la Serbie dans le rôle de leader qu’ils revendiquent pour elle, ils ont surtout mis en évidence qu’elle demeurait le principal facteur d’instabilité régionale. L’autre évidence est celle de la confusion qui ressort de la prétention de vouloir à la fois adhérer à l’UE et s’opposer, sur le Kosovo, à tous les voisins de celui-ci et à la grande majorité des pays de l’Union. Sur ce point, le refus de participer à la conférence de Brdo a suscité, en Serbie même, deux commentaires qui, pour être opposés, ont du moins une logique dont est dépourvue la politique officielle de Belgrade. Si Vojislav Kostunica, héraut du Kosovo serbe, se réjouit de la décision de Boris Tadic, car elle démontre qu’il est impossible d’entrer dans l’UE sans renoncer au Kosovo, Cedomir Jovanovic et le LDP (parti libéral-démocrate) ont observé qu’en refusant d’assouplir ses positions, la majorité au pouvoir s’interdisait d’atteindre l’objectif, pourtant déclaré prioritaire, de rejoindre la communauté européenne. Il est regrettable que les interlocuteurs européens des dirigeants serbes ne tiennent pas, publiquement, un langage aussi clair, préférant entretenir la fiction de la distinction de la question du Kosovo de celle de la candidature serbe à l’UE. On remarque néanmoins, ces derniers temps, une inflexion sensible des déclarations faites à ce sujet, notamment celles de Bernard Kouchner, lors de son récent passage dans la région et plus encore celles de l’ambassadeur britannique à Belgrade, qui a carrément averti la Serbie qu’elle aura, si sa demande d’adhésion est prise en considération, à répondre aux questions concernant ses frontières et sa population. Si l’Union européenne ne peut, en tant que telle, prendre position du fait que 5 de ses pays membres ( Chypre, Espagne, Grèce, Roumanie,Slovaquie) partagent les vues de la Serbie, chacun des 22 autres a et aura la faculté de bloquer l’adhésion d’un pays qui nourrit des revendications territoriales à l’encontre de l’un de ses voisins.

Le scénario de la rencontre de Brdo a toutes les chances de se reproduire à l’occasion de la conférence que compte organiser l’Espagne en juin à Sarajevo, sur le même thème du processus d’intégration des Balkans occidentaux à l’UE, avec l’accent mis sur les problèmes spécifiques de la BH. Une évolution des dispositions de la Serbie sur le sujet étant inimaginable d’ici là, il faudrait pour qu’ elle soit représentée que l’Espagne amène les pays de la région et Bruxelles à accepter que le Kosovo soit écarté de la table des discussions. Ce serait une mauvaise entrée en matière, aussi bien pour le Kosovo que pour la Bosnie-Herzégovine, car ce n’est pas en cédant aux exigences de Belgrade qu’on fera avancer les choses, mais en posant des conditions à la satisfaction de son désir légitime d’intégrer la famille européenne, avec ce qui s’ensuit en matière de valeurs partagées et d’avantages financiers et économiques.

Dans un article publié par le "Guardian",de Londres, du 18 mars, deux spécialistes américains de la région, Morton Abramowitz et James Hooper, expriment l’opinion que les Etats-Unis étant prioritairement préoccupés par la situation au Moyen-Orient et en Asie, c’est à l’Union européenne qu’il revient de se pencher sur le sort de la Bosnie-Herzégovine en sortant de l’"indifférence diplomatique à l’égard de l’indispensable réforme pour prévenir la rupture de son fragile statu quo", dans une approche qu’ils définissent en ces termes : " Puisque la Serbie joue un rôle essentiel dans le maintien de la Republika Srpska, une pression doit être exercée sur son gouvernement, qui a par ailleurs déposé une demande de candidature à l’UE, pour qu’il fasse clairement entendre aux dirigeants obstructionnistes bosno-serbes qu’ils ne doivent pas organiser un référendum d’indépendance et qu’ils doivent accepter un renforcement des pouvoirs centraux". Si les dirigeants de Belgrade ont bien envoyé le message sur le référendum, ils ne l’ont pas fait sur le renforcement des pouvoirs centraux, plus vital que le premier, qui constitue pour le moment une menace imaginaire, dont joue Dodik, plutôt qu’un danger réel. Le danger présent est celui de la désintégration progressive de la BH, dont l’Europe ne peut tenir quitte la Serbie. L’épisode de la réunion ratée mais instructive, de Brdo, prouve que le nationalisme serbe, même baptisé démocratique et proeuropéen, n’a pas abandonné son rêve d’hégémonie régionale.

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