Archives de la Lettre d'information de l'Association Sarajevo - Fondatrice Mirjana Dizdarevic

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Bosnie, été 2002

Quelques impressions

jeudi 1er août 2002


Mauricette Bastide

Normalisation est probablement le terme qui s’impose pour résumer ces quelques impressions de Bosnie, sept ans après la fin de la guerre.

Quasi-normalité du parcours Kladanj-Potocari, où le trafic n’est plus interrompu ce jeudi 11 juillet au matin, tandis que les cars se dirigent vers la cérémonie où sera (enfin) posée la première pierre d’un mémorial aux victimes de Srebrenica.

À Kladanj, la police bosniaque, en s’excusant gentiment, a fouillé le car et distribué à chacun de nous un badge, sur lequel est inscrit :

SREBRENICA

11.07.1995 - 11.07.2002

POTOCARI

NEVER FORGET

NE ZABORAVIMO

" GOST " ("invité")

Dans le coin gauche du rectangle de plastique blanc estampillé du nouveau drapeau bosniaque jaune et bleu, on reconnaît l’image des deux enfants en prière qui figurait sur l’affiche dès 1999. Celle-là même qu’il nous était alors interdit d’apposer en vue sur la vitre du car… "pour ne pas provoquer les Serbes".

Les véhicules de la SFOR sont peu nombreux, il n’y a plus de poste frontière marquant l’entrée en RS, mais une kyrielle de voitures de police flambant neuves, des VW Golf blanches, sont alignées à l’arrêt avant de sillonner les routes dans les deux sens. L’aide européenne, évidemment. Mais on ne peut éviter de se demander si la police de l’entité croato-musulmane a été aussi bien équipée. Tout au long du parcours, l’impression de quasi-normalité se confirme : tandis qu’une activité quotidienne semble avoir repris dans les hameaux que nous traversons, personne ne paraît se soucier de notre passage, les policiers sont moins nombreux que les années précédentes, manifestement plus détendus. Ils viennent de recevoir leur casse-croûte dans un sac plastique où l’on peut identifier une bouteille d’eau, un morceau de pain, un petit paté. Ce n’est qu’au retour, à Bratunac, qu’ils seront postés tous les cinquante mètres, debout le dos à la route.

L’ampleur de la reconstruction est frappante : partout les briques rouges, le crépi neuf et le linge flottant au soleil indiquent que la vie se réinstalle dans ces maisons qui étaient en ruines les années précédentes, éventrées, incendiées, écroulées. Les seuls rares tags à la gloire d’Arkan que nous verrons sont en dehors du parcours Kladanj-Srebrenica, sur la route de Zvornik. Tandis que sur les murs de brique des maisons fraîchement reconstruites et encore inhabitées, on peut lire, tracé à la peinture blanche, "ROMI NEMA" : "interdit aux Roms".

La veille, ceux d’entre nous qui découvraient Sarajevo pour la première fois étaient surpris d’y voir si peu de traces apparentes du siège de quarante quatre mois qu’a subi la ville. Impossible, par contre, de ne pas remarquer la mendicité, comme l’avant-veille à Gorazde. La gêne de nos amis bosniaques à cet égard est d’autant plus aiguë que, tout le monde le confirme, même aux pires moments de la guerre, il n’y avait pas de mendicité. Tout aussi impossible de ne pas noter les barbus et les femmes voilées, certaines de la tête au pied, mitaines de laine aux mains malgré la canicule. Et à Tinja, le village de réfugiés de Srebrenica que nous visitons régulièrement depuis quatre ans, la petite M. porte le foulard islamique. C’était jusqu’à l’an dernier une gamine charmante et pleine de vivacité, habillée en jeans et T-shirt et parlant anglais comme une héroïne de série télé. Elle nous est apparue cette fois maquillée et en costume sombre, toute intimidée sous son voile de dentelle noire piqué d’épingles roses, ne trouvant plus ses mots parce qu’elle apprend maintenant, outre l’anglais, le turc, l’arabe et l’espagnol. Nous sommes empêtrés dans des débats agaçants : il paraît que les parents sont payés pour envoyer leurs enfants en medresa. Mais ont-ils le choix, s’ils veulent que leurs enfants fassent de bonnes études ? Et si encore c’était le foulard et l’ample jupe chamarrés des paysannes bosniaques ! mais il y a dans cette tenue apprêtée un style Arabie Saoudite qui rappelle les mosquées hyper-modernes et clinquantes, tellement incongrues dans le paysage et les villes bosniaques. À la différence de celle qui fut inaugurée la semaine dernière à Srebrenica, la seule reconstruite sur les cinq détruites pendant la guerre, heureusement plus intégrée à l’architecture traditionnelle des Balkans, simple crépi blanc et fenêtres en bois brut.

La cuisinière du camp Emmaüs proche de Deboj où nous logeons a décidé de retourner à Srebrenica la semaine prochaine. Tout excitée, débordant de reconnaissance parce que nous l’y avons accompagnée deux jours auparavant pique-niquer sur la terrasse de sa maison, dont le rez-de-chaussée est maintenant occupé, elle nous a annoncé sa décision de s’installer dans le grenier de l’étage avec sa famille, en tout sept personnes. Ils recevront un pécule de mille KM, ces marks dits convertibles alors qu’ils ne le sont pas, et que d’ailleurs ne sont même pas de vrais marks.

Que dire de la cérémonie de Potocari ? Bien sûr, ce n’est plus la bouleversante charge émotionnelle d’il y a quatre ans. Outre la prière et les psalmodies des imams, c’est devenu aussi un lieu de retrouvailles pour les rescapés, il y a maintenant une tribune pour les VIP et toute une organisation sanitaire, camions-citernes pour les ablutions et toilettes, que l’on ne peut qu’apprécier. Mais, comme nous l’a fait remarquer Hajra Catic, présidente de l’Association citoyenne des Femmes de Srebrenica, il y a de moins en moins de rescapés qui s’y rendent chaque année, après le pic de l’année 2000 : ils sont de plus en plus nombreux à quitter la Bosnie pour s’exiler, qui au Canada, qui en Australie, qui en Suède… Et, une fois de plus, les Femmes en Noir de Belgrade n’ont pu parvenir à Potocari et sont restées bloquées à la frontière bosno-serbe, où les féministes monténégrines les rejoindront après la cérémonie. Parallèlement, et ce n’est pas le moins grave, la presse internationale se fait plus rare. Heureusement, restent les militants. Un groupe de Hollandais, notamment, assure une permanence civile à Srebrenica auprès des réfugiés de retour, organisant des activités pour les enfants, partageant le quotidien des adultes. Mais, au camp Emmaüs où sont encore hébergés quelques dizaines de réfugiés de Srebrenica et d’ailleurs, il suffit de demander s’il a été prévu de les véhiculer à Potocari le 11 juillet, pour comprendre que la cérémonie reste un privilège auquel tous ne peuvent prétendre. C’est déjà bien si un transport a été organisé à Srebrenica le mois dernier, afin qu’ils puissent revoir leur maison pour la première fois depuis sept ans. Et l’infirmière du camp, qui n’est pas une réfugiée, a beau énumérer le "stress" parmi les divers maux chroniques dont ils souffrent, il ne lui est manifestement pas venu à l’idée de les accompagner ce jour-là sur les lieux dont ils ont été sauvagement chassés après y avoir enduré l’enfer pendant des mois.

Et ce refoulement de la souffrance psychique, aussi, relève certainement de la normalisation que connaît la Bosnie. De même que la formalité désormais obligatoire, comme aux bons vieux temps d’avant-guerre, de l’inscription en préfecture de tout étranger séjournant dans ce pays. En poireautant deux bonnes heures dans la préfecture flambant neuve, nous aurons tout loisir d’observer quelques scènes courtelinesques - dialogues en moins pour ceux qui ne comprennent pas la langue. Tel cet employé qui savoure avec gourmandise la moindre nuance orthographique de nos noms, prénoms et lieux de naissance, alors que nous trépignons de rage et d’impatience à devoir lui épeler ce qu’il pourrait parfaitement recopier sans nous puisqu’il détient la photocopie de nos passeports. Sauf le nom du père, bien sûr, qu’il nous impose aussi de décliner. Là encore, nous nous empêtrons en dilemmes exaspérants : est-ce mieux ou pire que s’il nous demandait notre religion ? Une normalisation plus soviétique que vraiment européenne, en tout cas.

Mais qui s’est jamais soucié des aspirations européennes de ce pays ? De toute façon, il y a belle lurette que la Bosnie ne fait plus la une de l’actualité internationale. Pourtant, nous y sommes arrivés précisément au moment où les Américains l’avaient prise en otage, menaçant d’en retirer leurs forces militaires si la CPI entrait en fonction, telle que le traité de Rome l’a instaurée. Hajra Catic, à qui l’on demandait ce qu’elle pensait de ce chantage, a répondu dédaigneusement que cela ne concernait nullement les Bosniaques, et que cela ne changerait strictement rien à la situation des réfugiés de Srebrenica et d’ailleurs. Ajoutant cependant in fine qu’elle pensait que les Américains ne se retireraient pas. Mais son dédain semblait montrer combien elle considérait la question saugrenue, comme s’il pouvait y avoir un quelconque changement dans l’attitude des décideurs planétaires. Une autre façon de signaler cet abandon constant que le Bulletin de son Association ne cesse de dénoncer, à travers le fait que les rescapés n’aient jamais le moins du monde été consultés sur l’allocation des crédits de reconstruction de Srebrenica, par exemple.

Mais, quel que soit le niveau de réalité considéré, on ne peut manquer de constater que cette normalisation de façade ne constitue que la consolidation têtue du déni de l’agression. Avec la complicité active de la communauté internationale qui persiste à parler de "torts partagés", entretenant la fiction que ce qui s’est passé là ne concernerait qu’une poignée de fanatiques maintenant calmés.

Pourtant il reste bien des lieux en Bosnie où toute normalité digne d’une Europe du vingt-et-unième siècle est loin d’être rétablie, même en apparence. Grab Potoc, par exemple. Ce camp de réfugié à l’écart des routes fréquentées, où la situation n’a pratiquement pas changé depuis la fin de la guerre. Une malnutrition manifeste et une misère hallucinante continuent d’y sévir, sans qu’aucun French Doctor n’y intervienne, puisque la guerre est finie et que l’urgence humanitaire n’est, paraît-il, plus à l’ordre du jour…

Alors, de retour en France, en faisant une revue de presse de la semaine passée, on sent le découragement gagner. Certes, deux éminents juristes ont interpellé via Le Monde les autorités françaises sur leurs responsabilités dans le désastre de Srebrenica et la façon dont la mission d’information parlementaire a continué à les maquiller. Certes. Mais on peut regretter que ces mêmes juristes, qui avaient organisé un colloque sur Srebrenica en décembre dernier, n’aient pas pensé à mentionner aussi la situation inadmissible où se trouvent encore la plupart des rescapés. Et, en attendant que les politiciens des grandes puissances admettent leurs erreurs, on peut s’alarmer face à la puissance de cette version fallacieuse des "torts partagés" que la visite des présidents serbe et croate à Sarajevo le 16 juillet va encore entériner. Une version que même le TPI, faut-il le rappeler, risque de ne pas démentir puisqu’il n’est statutairement pas habilité à juger du crime d’agression, pourtant le premier des crimes contre l’humanité. Alors, comment aider les Bosniaques à sortir de l’abandon ou, au mieux, du statut de victimes-témoins auxquels ils sont relégués, comment leur restituer tant soit peu la maîtrise de leur propre histoire, ces questions restent lancinantes. Car, normalisation ou pas, la Bosnie reste un pays magnifique et l’extraordinaire gentillesse de ses habitants ne cesse de conquérir tous ceux qui font le voyage.


Bibliographie minimale

Le Seuil. Le témoignage, en chapitres brefs, de l’envoyé spécial de Libération, qui a été gravement blessé à Sarajevo durant les derniers jours du siège.

Journal de guerre, Zlatko Dizdarevic, éd. Spengler

Portraits de Sarajevo, Zlatko Dizdarevic, éd. Spengler. Plus de mille et une nuits de siège, en chapitres brefs, par le rédacteur en chef du journal Oslobodjene. Ces deux ouvrages sont épuisés, mais très présents dans les bibliothèques.

Justice et vérité pour la Bosnie-Herzégovine, Andrée Michel, éd. L’Harmattan. Pour comprendre la position de la France et des autres grandes puissances dans le déroulement de la guerre.

Journal de voyage en Bosnie-Herzégovine - octobre 1994

Paul Garde, La Nuée bleue. Le témoignage d’un grand connaisseur de l’ex-Yougoslavie, un des rares étrangers à avoir franchi le fameux tunnel qui resta pendant des mois la seule voie pour échapper à l’enfer de Sarajevo.

Srebrenica, 1995, l’été d’une agonie, des femmes témoignent, coéd. Arte, France-Info, L’esprit des péninsules

Quelques sites web (en anglais)

http://www.srebrenica.balkanica.org...
site de l’Association citoyenne des Femmes de Srebrenica

http://www.xs4all.nl/~rysdyk/galler...
site d’une mission hollandaise durant la semaine du 11 juillet 2000, affichant de nombreuses photos de la cérémonie à Potocari et de Srebrenica cinq ans après

http://dspace.dial.pipex.com/srebre...
site de l’association Srebrenica International Justice Campaign, où visionner entre autres les photos de la première cérémonie à Potocari, en 1999


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