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DUPLICITE

mercredi 19 février 2003


Ivan Lovrenovic

Quels seront nos impressions et nos sentiments lorsque, à une date encore lointaine et incertaine, Paddy Ashdown quittera Sarajevo ? Cela personne ne peut le prévoir, l’opinion publique bosniaque, naïve et désemparée, celle de Sarajevo surtout, étant en mesure de changer radicalement d’opinion en l’espace de vingt-quatre heures. Pour le moment, néanmoins, les relations entre Ashdown et une partie de l’opinion publique sont de plus en plus tendues. Non seulement ce climat de tension ne semble pas troubler le Haut représentant, mais on a l’impression qu’il fait tout ce qu’il peut pour envenimer encore les choses. L’opinion publique que nous évoquons, c’est celle qui est restée critique et indépendante. Pour Ashdonn, ceux qui le critiquent, justement, ce sont les partis qui ont perdu aux dernières élections, le SDP surtout, mais il s’agit déjà là d’une tout autre histoire - si duo facium idem, non est idem...

Tout a commencé l’été dernier quand on s’est rendu compte, en pleine campagne électorale, que les partis ethnonationalistes pourraient reprendre le pouvoir et quand Ashdown, en prenant certaines importantes décisions parfaitement inexplicables (la destitution du ministre des finances Grabovac, le remplacement du chef de la police fédérale Alibabic...) a semblé vouloir défier ouvertement le pouvoir alors en place et l’Alliance pour un changement démocratique. Cela est devenu particulièrement évident lorsque le Haut représentant s’est mis à proclamer haut et fort que dans ce pays le danger, ce n’était pas le nationalisme, mais la criminalité et la corruption... Ceux qui s’étaient imaginé que si Ashdown avait donné le feu vert aux nationalistes il ne pouvait s’agir que d’une étourderie ou d’un lapsus, ont vite déchanté. Au lendemain même des élections, ils ont entendu le Haut représentant déclarer de manière péremptoire que pour lui les partis nationalistes étaient annonciateurs de réformes, ces réformes qui devraient permettre à la Bosnie-Herzégovine de redevenir un Etat normal et de s’intégrer à l’Europe.

Puis les tensions sont devenues encore plus tendues en raison de l’attitude adoptée par Ashdown vis-à-vis des médias et des journalistes. Aucun de leurs prédécesseurs ne s’étaient jamais adressé aux représentants des médias avec un telle outrecuidance, comme se permettent aujourd’hui de le faire Paddy Ashdown et son alter ego Julian Brethweith (diplomate anglais dont la carrière a débuté à Belgrade, sous Milosevic)... C’est ainsi, par exemple, qu’après avoir tenu des propos injurieux à l’égard de Gojko Beric au cours d’une émission télévisée, Ashdown s’est vu contraint, sous la pression de l’opinion publique, de s’excuser auprès de cet éminent auteur et journaliste. Puis ce fut le tour de l’émission "60 minutes", une bonne émission critique, l’une des rares, diffusée par la télévision de la Fédération. Le Haut représentant a placé son rédacteur, Bakir Hadziomerovic, dans une situation extrêmement embarrassante, menaçant de ne pas participer à son émission si Marc Wheeler, chef du Bureau de l’International crisis group à Sarajevo, déjà installé dans le studio, y participait lui aussi ! Puis, au cours d’un entretien avec un groupe de jeunes politiciens, Ashdown a qualifié les lecteurs de Slobodna Bosna, hebdomadaire particulièrement critique à son égard - de parfaits imbéciles ! Mais c’est tout récemment qu’Ashdown a provoqué un véritable scandale en commentant l’activité du journal Dnevni Avaz. Ce journal, et son propriétaire Fahrudin Radoncic, sont le symbole d’une fulgurante ascension dues au trafic perpétré pendant la guerre et n’a pu voir le jour que grâce à l’argent d’Alija Izetbegovic et du SDA, qui avaient besoin d’un journal. Ce quotidien, ainsi que d’ailleurs toutes ses autres publications, représente la lie même du journalisme. Depuis les premiers jours, il a fait montre d’une totale servilité envers le SDA, pour ensuite s’en détacher et se rapprocher de Lagumdzija, estimant son heure venue. Il l’a quitté précipitamment dès qu’il a prévu sa chute politique pour rentrer dans le giron de la politique ethnonationaliste. Avaz a récemment désigné les "personnalités de l’année - Paddy Ashdown et Mustafa Ceric, reis-el-ulema de la Communauté islamiste de Bosnie-Herzégovine. Ashdown a exprimé à cette occasion ses remerciements en abusant de superlatifs, qu’Avaz s’est empressé d’imprimer et de diffuser.

En voici une version abrégée : " Avaz est un modèle de réussite en Bosnie ; "une institution où l’on travaille de façon professionnelle, l’exemple de ce que devrait être la vie à l’avenir dans ce pays ; "Avaz a mis au premier plan l’intérêt de ses lecteurs, l’intérêt des citoyens, nouvel exemple que devraient suivre les institutions, les politiciens et les organes au pouvoir dans ce pays" ; "un exemple parfait de réussite professionnelle" ; "Avaz a accompli de grandes choses en vue de réformer cette société" ; "pour assurer le succès d’une réforme il faut un journalisme puissant, professionnel, combatif, et c’est dans ce sens que le rôle d’Avaz est prédominant"... Il est caractéristique que tous les médias tenant particulièrement à leur indépendance ont été unanimes à interpréter ces déclarations d’Ashdown comme un geste provocateur. La rédaction de la revue Dani a exprimé sa désapprobation en imprimant une première page tout en noir, sans le moindre texte. Dans ce numéro de Dana, j’avais moi-même fait certains commentaires à propos des envolées d’Ashdown. En voici un bref extrait. "Après l’apologie d’Avaz, il devient évident qu’il ne s’agit pas ici d’un lapsus ou d’une étourderie mais d’une attitude préférentielle et personnalisée, que c’est là la vision que se fait Ashdown des médias et de leur rôle". Il serait ridicule d’imaginer qu’Ashdown n’a pas conscience du rôle et de l’importance des médias, qu’il ne sait pas ce que sont les conditions chez nous. Il connaît parfaitement et les uns et les autres. Pour ceux d’entre nous qui savons qu’Avaz représente en fait tout le contraire de ce qu’affirme Ashdown, ses pitreries représentent un très mauvais signe - le signe qu’il y a quelque chose de profondément stérile et de faux dans sa démesure verbale, dans ses soi-disant efforts pour lutter contre la criminalité, en faveur des réformes, de la démocratie et aussi dans son slogan "travail et justice"... Si ces soupçons se révélaient exacts, cela représenterait une terrible menace sociale et politique pour la Bosnie-Herzégovine - d’ailleurs les dernières élections l’ont prouvé - il n’y a plus aucune base sur laquelle pourrait germer une nouvelle Bosnie, en tant que communauté sociale "normale" et viable. L’avenir politique (avec des partis totalement contre-productifs et négatifs) n’offre guère de perspectives et la communauté internationale, une fois de plus, a de nouveau repris les choses en main après avoir fait de fausses promesses et nous avoir infligé le "cirque" du "Partenariat". Et ceci dans un seul et unique but - préserver ce triste et abominable statu quo. Sur le plan culturel, l’opinion publique a été pratiquement réduite à zéro, les communautés religieuses vaquent à leurs affaires sans aucun sens de la réalité, veillent sur leurs troupeaux, se méfient de la société citoyenne et de la culture comme du diable.

La seule possibilité de jeter de nouvelles bases politiques serait un journalisme véritablement libre et critique. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Seul un groupe de journalistes et quelques auteurs clament dans le désert, ainsi que certains journaux marginalisés, sans grande influence, plus ou moins condamnés à disparaître, comme par exemple Dani ou Slobodna Bosna....Vous rendez-vous compte de ce que cachent les préférences médiatiques et politiques d’Ashdown ?

La partie socialement stable de l’opinion publique, aussi rare soit-elle, tous ceux qui croient encore aux valeurs de la société citoyenne, de la démocratie, de la liberté individuelle, qui pensent que les médias sont les principaux garants de ces valeurs, ceux qui ne sont pas encore prêts à accepter comme une fatalité cette nouvelle existence à la Orwell, cet amour passionné et avoué entre Ashdown et Avaz - ne peuvent ressentir cela que comme un signe négatif, sans aucun contenu social.. Comme si nous entendions déjà se déclencher, quelque part au loin, la machine qui d’un seul coup fera tomber sur la scène de notre société un épais rideau noir... Il n’y a eu aucun commentaire officiel des cercles de la communauté internationale après le scandale provoqué par les déclarations d’Ashdown à propos d’Avaz ni sur les commentaires que cela a suscité dans la presse. Ashdown lui-même reste obstinément muet, tout comme il reste muet devant les vagues de violence dont sont victimes les réfugiés qui rentrent en Republika Srpska (120 attaques environ au cours des derniers mois !). Il lance pourtant à titre de boutade : "Karadzic sera arrêté lorsqu’il ne bénéficiera plus de l’appui de son peuple". Mais à Sarajevo même, il se passe maintenant quelque chose dont Ashdown lui-même devra s’occuper si la situation échappe à tout contrôle. Il y a d’abord eu dans les journaux une pétition pour demander que les organes judiciaires annulent le procès sur l’existence du camp d’entraînement militaire de Pogorolica, au-dessus de Fojnica, qu’Izetbegovic avait dû dissoudre en 1996 sur ordre des Américains. Cette pétition, émanant d’un groupe d’intellectuels, a d’abord paru dans les journaux (dans ce même Avaz) sans un seul nom ou prénom. Il s’est plus tard révélé qu’il s’agissait d’une quinzaine de personnes plus ou moins âgées, de Sarajevo, parfaitement anonymes. Puis est venue la nouvelle selon laquelle des étudiants de la faculté des lettres de Sarajevo, auraient eux aussi envoyé une pétition exigeant la suppression de l’émission télévisée "60 minutes", le renvoi de son rédacteur Hadziomerovic, la suspension du procès du camp de Pogorelica, "l’introduction de la langue bosniaque à la télévision" !. ... Il est évident que toutes ces pétitions proviennent d’une seule et même source, la langue est la même, l’inspiration politique est la même. Senad Pecanin, rédacteur en chef de la revue Dani, déclare à ce propos dans Oslobodjenje : "Il est clair qu’il s’agit là de la manipulation idéologique et politique d’un parti tout à fait reconnaissable - le SDA - lequel, craignant la réaction du Haut représentant, n’a pas le courage de dire lui-même ce qu’il pense de la télévision fédérale mais se cache derrière une poignée d’étudiants..." Dans un plus large contexte, il n’est pas difficile d’interpréter ces événements, qui ne sont que la conséquence, entre autre, de l’encouragement accordé par Ashdown à l’option ethnonationaliste. De toutes façons, Paddy Ashdown devrait réfléchir un peu aux suites de la confiance qu’il accorde aux partis nationalistes politiques, qu’il qualifie de "promoteurs" des réformes, de celle aussi qu’il accorde à des médias qui manquent de professionnalisme et sont politiquement trop engagés.


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