Archives de la Lettre d'information de l'Association Sarajevo - Fondatrice Mirjana Dizdarevic

Association Sarajevo

Accueil du site > Analyses et commentaires > Europe du Sud-Est > Développements de l’affaire Ganic

Développements de l’affaire Ganic

lundi 15 mars 2010


Ejup Ganic a été libéré de sa prison londonienne après quelques jours de détention et le dépôt d’une caution de 300.000 livres. Il reste soumis à un strict contrôle de police dans l’attente de la décision de la justice anglaise qui aura à statuer sur le bien-fondé de la demande d’extradition des procureurs de Serbie pour les crimes de guerre, à laquelle a répondu une demande analogue de leurs collègues de BH. qui s’estiment, en vertu d’une décision du TPIY de 2003 et d’un tout récent accord judiciaire entre la BH et la Serbie, seuls compétents en la matière. L’ancien vice-président de BH est accusé par la justice serbe, en compagnie de 18 autres personnalités civiles et militaires bosniennes, d’avoir ordonné, début mai 1992, l’attaque d’un convoi de l’armée fédérale yougoslave (JNA) qui se retirait de Sarajevo à la suite d’un accord entre cette armée et les autorités bosniennes, attaque qui a causé la mort de militaires serbes, en nombre variable selon les sources, de 8 à 40. Le général Jovan Divjak, qui figure sur la liste des personnes recherchées par Belgrade, affirme qu’il n’ y a pas eu d’attaque concertée mais seulement des initiatives individuelles de combattants.

Cette affaire a provoqué de très vives réactions en BH, sur un double plan. Elle a d’une part aggravé les relations entre Belgrade et Sarajevo, depuis longtemps mal en point, mais qui s’étaient quelque peu réchauffées après l’agrément par le gouvernement serbe d’un nouvel ambassadeur après près de trois années d’absence. Il avait fallu pour cela la médiation de la Turquie. Elle a d’autre part approfondi davantage ce qu’il est convenu d’appeler la crise bosnienne qui, plus qu’une crise, est l’impossibilité permanente de dégager un consensus ou de prendre des décisions dans le cadre du système politique issu des accords de Dayton. Il s’agit cette fois d’une contestation du fonctionnement de la justice en BH, qui ne manque certes pas de défauts, mais surtout de l’étalage de points de vue radicalement opposés sur les origines et les responsabilités de la guerre. En inculpant une grande partie des cadres politiques et militaires, toutes nationalités confondues, de la résistance à l’agression de la BH par le régime de Milosevic et ses acolytes menés par Karadzic, les autorités de Belgrade, appuyées par celles de Banja Luka, entendent égaliser tous les crimes commis entre 1992 et 1995, mais elles vont même plus loin. La thèse avancée de plus en plus fréquemment en RS est que c’est l’attaque du convoi de la JNA, en mai 1992, qui a déclenché la guerre, guerre voulue par les islamistes bosniaques pour dominer la B.H. Un simple coup d’œil à la chronologie des événements indique que l’intervention meurtrière de l’armée fédérale et des milices sous contrôle de Belgrade a commencé sur une grande échelle dès le début d’avril, ce qui montre l’absurdité des assertions qui tendent à transformer, selon la ligne de l’exposé de Karadzic devant le TPI, la guerre d’agression contre la BH en guerre de défense du peuple serbe de Bosnie.

Il semble toutefois que le Président de Serbie Boris Tadic ait senti qu’il n’était pas dans son intérêt de pousser trop loin la demande des procureurs de Belgrade de faire extrader Ejup Ganic, dont l’arrestation, les conditions de sa détention et de sa liberté conditionnelle ont provoqué des commentaires négatifs à l’étranger, notamment de la part des anciens Hauts-Représentants Paddy Ashdown et Christian Schwarz-Schilling. L’actuel titulaire de la charge, Valentin Inzko, a de son côté salué la libération conditionnelle d’Ejup Ganic, en contestant le fondement juridique de la requête serbe. Boris Tadic vient de déclarer qu’il ne s’opposerait pas à une extradition d’Ejup Ganic en BH, peut-être parce qu’il prévoit une décision des juges anglais en ce sens, peut-être aussi parce que, conscient des dommages causés par cette affaire aux relations entre la BH et la Serbie, il ne veut pas compromettre la réputation d’homme de conciliation dont il jouit à trop bon compte. Le conciliateur qu’il serait ne veut ainsi rien entendre des propositions slovènes pour parvenir à un compromis acceptable par le Kosovo et la Serbie, afin que puisse se tenir le 20 mars en Slovénie la conférence proposée par Ljubljana et Zagreb sur l’avenir européen des Balkans occidentaux. Les yeux tournés vers le Kosovo, il doit de les détourner un peu de la Bosnie, ce qui n’est pas sans irriter ses amis de Banja Luka, qui attendent de lui un soutien plus accentué.

Milorad Dodik, qui s’est saisi du cas Ganic comme d’un bon argument de campagne électorale se révèle en effet plus serbe que les Serbes de Serbie dans son désir de voir Ejup Ganic comparaître devant la justice de Belgrade, plutôt que de laisser les juges de BH instruire l’affaire. Les réactions des milieux politiques de la Fédération contre l’arrestation d’Ejup Ganic, notamment les démarches faites à Londres par l’actuel président de la Présidence Haris Silajdzic et la note de protestation du ministre des affaires étrangères Sven Alkalaj, ont suscité la colère des dirigeants de la RS.Le membre de la Présidence collégiale Nebojsa Radmanovic est allé jusqu’à suggérer le retrait des représentants serbes des institutions communes de BH. Les partis de la RS opposés à Milorad Dodik, qui ne sont généralement pas en retrait sur son nationalisme, refusent pourtant de le suivre dans ces extrémités, qu’ils dénoncent comme de simples manœuvres en vue des élections d’octobre, pour faire oublier la désastreuse situation économique et sociale de l’entité.

Dans ce vacarme, on se demande ce que peuvent valoir les tentatives de la diplomatie espagnole qui persiste dans son idée de réunir les partis bosniens en vue de leur faire accepter des compromis, au moins pour une réforme minimale de la constitution, en application de l’arrêt de la Cour internationale de justice qui a condamné les discriminations ethniques en matière électorale.

Association Sarajevo


© Association Sarajevo - 17, rue de l'Avre 75015 Paris - http://www.association-sarajevo.org/

Nous contacter - Référence légales - Suivre la vie du site RSS 2.0 - Plan du site - Espace privé - SPIP