Archives de la Lettre d'information de l'Association Sarajevo - Fondatrice Mirjana Dizdarevic

Association Sarajevo

Accueil du site > Analyses et commentaires > Paddy Ashdown très critiqué en B.H.

Paddy Ashdown très critiqué en B.H.

jeudi 27 mars 2003

MISER SUR LE MAUVAIS CHEVAL

Aucun des représentants de la communauté internationale n’a été accueilli aussi chaleureusement en Bosnie que l’actuel Haut représentant Paddy Ashdown. Et aucun n’a réussi à décevoir et exaspérer autant de gens, en un temps record.

Les partis politiques modérés et la presse indépendante avaient fondé de grands espoirs dans l’ancien chef du parti libéro-démocrate de Grande-Bretagne, pourtant ils ne le considèrent plus à l’heure actuelle comme un allié, et ce pour deux raisons.

La première est que le Haut représentant semble s’imaginer que les partis nationalistes bosniaques qui ont repris le pouvoir (le Parti démocratique serbe, l’Union démocratique croate et le Parti de l’Action démocratique) sont capables de mener à bien les réformes indispensables.

Ashdown semble estimer que le plus grave problème auquel la Bosnie se trouve aujourd’hui confrontée est la corruption et non le nationalisme, constatation déroutante si l’on sait que la corruption est née précisément de ce nationalisme.

Il semble vraiment incroyable que le Haut représentant - qui détient pratiquement tous les pouvoirs en Bosnie - déclare publiquement que les anciens instigateurs du génocide et de l’épuration ethnique pourraient être à même d’engager ce pays dans la voie de l’intégration Euro-Atlantique.

Comment peut-on s’attendre à ce que des partis basés sur une idéologie nationaliste puissent reconstruire un pays multiethnique, et surtout un pays aussi fracturé que la Bosnie ? Ashdown semble s’imaginer qu’ils sauront rétablir l’état de droit, mais il devrait se rendre compte - car eux en sont très certainement conscients - que si l’Etat devait fonctionner, ne serait-ce qu’un seul jour, comme un Etat respectueux des lois, la totalité presque de leurs dirigeants - mis à part quelques rares exceptions - se retrouverait en prison pour corruption et pour avoir participer aux atrocités commises pendant la guerre.

La seconde raison de la mésentente entre le Haut représentant et les partis modérés de la société bosniaque, ce sont les insultes qu’il a adressées à certains des journalistes politiques libéraux les plus connus. Si l’on se base sur les récentes apparitions et déclarations publiques d’Ashdown, son comportement peut aisément être qualifié d’agressif et autoritaire. Son attitude envers les journaux modérés et indépendants - Oslobodjenje et Nezavisne Novine, ainsi qu’envers les hebdomadaires Dani et Slobodna Bosna et leurs principaux rédacteurs et commentateurs - est perçue comme l’expression d’une arrogance colonialiste britannique typique.

Tous ses prédécesseurs avaient fait l’éloge de ces médias, louant leur attitude foncièrement antinationaliste. Ashdown semble, lui, les désapprouver. Mark Wheeler, chef de l’International Crisis Group en Bosnie-Herzégovine, a été parmi les premiers à noter qu’Ashdown avait violemment critiqué ceux des médias, précisément, qui avaient le plus contribuer à la promotion de la tolérance, de la lutte contre la corruption et à la création d’un état de droit.

Ashdown a régulièrement qualifié les analyses de l’un des meilleurs commentateurs de Bosnie-Herzégovine de "racontars" et traité les lecteurs de Slobodna Bosna d’imbéciles.

Le Haut représentant semble avoir justement tourné le dos à ceux des journalistes qui ont travaillé tout au long de la guerre, s’exposant à des risques graves et qui ont cherché, au cours de la période d’après-guerre, à promouvoir la cause de la réconciliation et de la stabilité.

Les relations entre Ashdown et la presse libérale ont encore empiré après que celui-ci ait été nommé "Personnalité de l’Année" par le quotidien Dnevni Avaz. Au cours la cérémonie organisée à cette occasion, Ashdown a décrit ce journal comme "l’un des plus beaux exemples de réussite professionnelle et financière".

Remarques qui ont choqué les cercles libéraux, qui savent pertinemment qu’il s’agit du journal d’un parti nationaliste qui a régulièrement changé de camp au cours des ans, se mettant systématiquement au service de ceux qui occupaient le pouvoir.

L’amertume causée par cette attitude a été particulièrement bien décrite par Ivan Lovrenovic, éminent commentateur politique, qui précise dans Dani "Tous ceux qui connaissent le journalisme et la situation qui prévaut ici savent très bien que les déclarations d’Ashdown à propos d’Avaz sont tout à fait contraires à la réalité. Ce journal est le porte-parole de politiciens dénués de scrupules, prêts à servir tous les régimes et à violer les principes fondamentaux du journalisme".

La couverture de l’édition de Dani parue au lendemain de la remise de son prix à la "Personnalité de l’Année", était tout en noir, forme de protestation contre les commentaires d’Ashdown.

On ne sait pas ce qui incite Ashdown à se conduire de la sorte. Peut-être les préjugés de l’Occident contre les Balkans, une stratégie erronée- ou encore, peut-être, une combinaison des deux.

Ce qui est certain, c’est que lorsqu’il a pris son poste, il avait un choix : soutenir les politiciens et les médias qui ont fait de la Bosnie-Herzégovine un symbole du crime et de l’obscurantisme, ou se ranger du côté de ceux qui s’y opposent. Ashdown semble avoir fait son choix.

Article de Senad Pecanin, journaliste à Dani, publié par l’IWPR


© Association Sarajevo - 17, rue de l'Avre 75015 Paris - http://www.association-sarajevo.org/

Nous contacter - Référence légales - Suivre la vie du site RSS 2.0 - Plan du site - Espace privé - SPIP