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L’Union européenne, la Serbie et la Bosnie-Herzégovine

dimanche 3 janvier 2010


La plupart des déclarations et des commentaires émis en Bosnie-Herzégovine à l’occasion du passage à la nouvelle année dressent un sombre bilan de l’année 2009 et tracent d’encore plus sombres perspectives pour l’année qui s’ouvre.

Seuls échappent à ce pessimisme général les dirigeants du SNSD (sociaux-démocrates indépendants de Milorad Dodik), plutôt satisfaits de leur action passée et confiants dans les résultats de leur action à venir. Le président du conseil des ministres de BH, Nikola Spiric, a vanté l’efficacité de son gouvernement qui a, selon lui, accompli 70% de ses tâches. Le Premier ministre de la RS, Milorad Dodik, s’est montré encore plus enthousiaste de son travail, aussi bien pour la gestion courante que pour la préservation et le développement séparés de l’entité serbe, sur les pouvoirs desquels il a dit qu’il ne céderait rien, bien au contraire, conformément à sa propre interprétation des accords de Dayton qu’il considère, pour l’essentiel, comme intangibles.

D’une certaine manière, ces deux versions du passé et de l’avenir de la Bosnie-Herzégovine, apparemment contradictoires, sont aussi justes l’une que l’autre.

La Bosnie-Herzégovine, frappée par la crise économique mondiale qui redouble son état de faiblesse chronique, s’enfonce dans l’impasse politique et institutionnelle créée par le système imposé à Dayton dont aucun projet de réforme n’a pu aboutir. La dernière initiative diplomatique américano-européenne, lancée en octobre à Butmir sur la base militaire internationale proche de Sarajevo a échoué, quoi qu’en disent ses auteurs qui persistent dans leur intention de la mener à bien. Les propositions faites par les médiateurs internationaux ont d’emblée été rejetées par les dirigeants de la RS comme mettant en cause les compétences de leur entité, et repoussées comme insuffisantes par la majorité des partis de la Fédération, à l’exception du SDA présidé par Sulejman Tihic, qui les accepte comme base de discussion.

Cet approfondissement de la crise est tout bénéfice pour les dirigeants de la RS qui y voient la justification de leur revendication de quasi-indépendance pour leur entité. Les autorités de Banja Luka peuvent en ce sens se considérer comme gagnantes. Chaque fois qu’elles se sont opposées à des mesures susceptibles de diminuer, si peut que ce soit, leurs prérogatives, elles l’ont en effet emporté sur les velléités réformatrices de la "Communauté internationale" et les vues des partis de la Fédération, divisés politiquement et "ethniquement". On saura bientôt ce qu’il adviendra de l’épreuve de force en cours entre le Haut-Représentant Valentin Inzko et les dirigeants de la RS. Elle porte cette fois sur la prorogation du mandat des magistrats internationaux qui siègent à la Cour de BH pour les crimes de guerre. En prolongeant la mission de ceux-ci, mais non de ceux qui faisaient partie des tribunaux compétents en matière de criminalité économique, le Haut-Représentant en accord avec le PIC (Conseil de mise en œuvre des accords de Dayton) avait pourtant fait une concession majeure à Milorad Dodik, sur lequel pèsent, comme sur d’autres hommes politiques bosniens de tous bords, des soupçons de corruption et de prévarication lourds de conséquences pour leurs situations et leurs intérêts. Cela n’a pas suffi à la plupart des formations politiques de la RS qui veulent tout à la fois prendre le contrôle des procédures lancées à propos de crimes de guerre et affirmer leur refus de toute présence internationale en BH, ceci dans une ambiance préelectorale propice à toutes les surenchères. Il s’en est suivi un rejet par l’Assemblée de la RS.de la décision du Haut-Représentant. Ce rejet, sans conséquences pratiques, est toutefois accompagné d’un projet d’organisation d’un référendum sur le sujet dans l’entité serbe. Comme l’a déclaré Valentin Inzko, la tenue de cette consultation populaire se heurterait frontalement aux accords de Dayton et aux résolutions pertinentes du Conseil de Sécurité. Plus que la menace de référendum, maintes fois brandie sans suites par Milorad Dodik, importe en réalité la réaction concrète de la "Communauté internationale" et particulièrement de l’Union européenne, première intéressée à la stabilité de la région, face aux provocations répétées et calculées des dirigeants de la RS.

On observera les développements de cette affaire mais il est peu probable que Milorad Dodik et les siens aillent au bout la confrontation, ne serait-ce que parce qu’ils en seraient dissuadés par leurs amis de Belgrade, qui n’aimeraient pas avoir à prendre parti en les obligeant de choisir entre la solidarité panserbe et leur désir de profiter des divers avantages de l’intégration à l’Union européenne. Pour les uns et les autres, le maintien du statu quo est préférable au conflit ouvert, risqué pour Banja Luka, gênant pour Belgrade. Mais ce statu quo est mortel pour la Bosnie-Herzégovine et des cris d’alarmes s’élèvent dans les milieux informés internationaux -jamais en France- sur les dangers qu’il comporte, non seulement pour le pays concerné et ses populations, mais pour l’ensemble des "Balkans occidentaux".

Le dernier en date de ces avertissements a été envoyé sous la forme d’un article du Financial Times de Londres, du 30 décembre, signé par l’ancien Haut-Représentant Paddy Ashdown et le ministre "fantôme" des affaires étrangères britannique William Hague et cosigné par plusieurs Américains experts de la région. La gestion souvent décriée de Paddy Ashdown en BH ne doit pas masquer la vérité de son analyse. Pour les auteurs du texte : "les conséquences d’une désintégration de la Bosnie seraient catastrophiques. L’émiettement du pays en petits états ethniques ne récompenserait pas seulement l’épuration ethnique -moralement condamnable- mais risquerait aussi de créer un état défaillant au cœur de l’Europe, un terrain fertile pour le terrorisme et le crime et une monstrueuse trahison de tous ceux qui ont survécu aux camps de concentration, aux charniers et aux déplacements de personnes des années 90…" Ils demandent que l’Union européenne et les Etats-Unis oeuvrent en commun pour promouvoir la constitution d’un gouvernement central en mesure de conduire la BH à intégrer les structures euro-atlantiques et soulignent qu’il incombe au Monténégro et à la Serbie, en tant que pays candidats à l’UE, de soutenir cette politique.

Ce dernier point est fondamental en ce qu’il touche le nœud du problème, révélateur de toutes les erreurs de la politique européenne à laquelle s’est ralliée, semble-t-il après des hésitations, une administration américaine occupée ailleurs. La tendance qui se dégage des dernières décisions des instances de Bruxelles -par exemple celles concernant la libéralisation du régime des visas et la mise en œuvre de l’accord commercial intérimaire entre l’UE et la Serbie- et des déclarations des responsables des principales capitales européennes est que l’interlocuteur privilégié de l’UE dans les Balkans est maintenant redevenu le gouvernement serbe, la Serbie étant de nouveau considérée comme le pilier et le garant de la stabilité de la région. Tous les autres facteurs en jeu, parmi lesquels bien sûr la BH, demeurent ainsi relégués au second plan. Cette orientation, perceptible depuis quelque temps, accentuée durant la présidence suédoise de l’Union sous l’influence de Carl Bildt, sera sans aucun doute maintenue sous la présidence tournante espagnole, l’Espagne, farouchement opposée à l’indépendance du Kosovo, étant présentée à Belgrade comme la plus grande amie de la Serbie en Europe. A moins que Catherine Ashdown, qui va se rendre en Bosnie-Herzégovine dans sa nouvelle fonction de super-ministre des Affaires étrangères de l’UE, ne réserve une surprise aussi grande que celle de son élection à ce poste.

Il n’est pas étonnant que dans ces conditions et après l’accueil très favorable fait à Bruxelles et dans plusieurs capitales européennes au dépôt de la demande de la Serbie d’adhérer à l’UE (Bernard Kouchner a seulement et très timidement évoqué le cas Mladic), le ministre des Affaires étrangères serbe, Vuk Jeremic, ait pu faire la déclaration ainsi résumée dans sa version française par le bulletin d’information de Radio Serbie du 31 décembre : "Après 2009, il n’y a plus aucun doute que la Serbie est le leader de la région et qu’elle représente sa source stratégique [sic], a déclaré le chef de la diplomatie serbe, Vuk Jeremic. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire NIN, il a déclaré que cela était prouvé le mieux par le fait qu’aucun problème dans la région ne pouvait être réglé sans la Serbie. La Serbie est leader dans la région non seulement en raison de la visite du président russe et du vice-président américain, ou le fait que le plus grand sommet des leaders de l’Europe centrale et du Sud-est au cours des dix dernières années avait lieu à Novi Sad, mais également parce qu’il est devenu évident que l’on ne pouvait pas accéder au règlement de quelque problème qu’il soit dans la région sans engager la Serbie, a souligné Jeremic. Il a ajouté que cela se rapportait à la situation en Bosnie-Herzégovine et au règlement du futur statut du Kosovo-Metohia".

Par-delà l’enflure et le culot manifestés par le chef de la diplomatie serbe, il faut reconnaître qu’il aurait tort, de son point de vue, de ne pas profiter de la bienveillance de l ’ Union européenne à l’égard de cette prétention de la Serbie au leadership régional que lui concèdent par ailleurs, avec empressement, nombre de capitales européennes, dont Paris. L’expérience historique, la situation géographique de la Serbie, mais aussi le nombre de ses citoyens inculpés par le Tribunal pénal international, mesurent sans conteste son poids dans les Balkans et en Europe. Comme le souligne justement Vuk Jeremic, et il rejoint là-dessus l’avis de Paddy Ashdown, son pays a incontestablement un rôle décisif à jouer dans le règlement de la situation en Bosnie-Herzégovine et par rapport au Kosovo, mais pas du tout dans le sens où il l’entend.

En ce qui concerne le Kosovo, il faudra bien que la Serbie comprenne un jour que l’indépendance de ce pays est un fait acquis reconnu dans l’Union européenne par 22 de ses membres sur 27, qui ne reviendront pas sur leur décision. Plutôt que d’entretenir des chimères à ce sujet, Belgrade ferait mieux de chercher les formules du modus vivendi qui lui permettrait de passer du rêve à la réalité de la "perte" de sa "province méridionale", scellée dès l’origine de la crise qui a conduit à la désintégration de la Fédération yougoslave sous la poussée du nationalisme serbe porté par le régime de Milosevic.

Pour la Bosnie-Herzégovine, le danger relevé par de nombreux observateurs mais négligé par la totalité des responsables internationaux englués dans leur politique à courte vue, est en effet qu’elle se trouve de jour en jour plus proche de sa désagrégation définitive. Le fait relativement nouveau est que la tripartition trouve aujourd’hui des partisans à peine dissimulés dans tous les milieux politiques du pays. La coalition qui s’est récemment nouée entre le SNSD (serbe) de Milorad Dodik et le HDZ-BiH (croate) de Dragan Covic n’attend qu’un partenaire du côté bosniaque. Certains en BH pensent que l’homme d’affaires, propriétaire du journal Dnevni Avaz, Fahrudin Radoncic, qui a créé un nouveau parti proche du chef de la Communauté islamique, Mustafa Ceric, pourrait compléter le trio. L’Union européenne, si elle parvient à prendre conscience de la catastrophe que représenteraient l’effondrement et la fragmentation complète de la Bosnie-Herzégovine, a encore les moyens d’y remédier. L’une des voies d’approche de la solution serait précisément celle que signale Vuk Jeremic quand il note le rôle clé de la Serbie sur la situation en BH. Plutôt que de vanter à tout et hors de propos les vertus démocratiques retrouvées par la Serbie, Bruxelles et les gouvernements européens devraient exiger du gouvernement serbe qu’il use de toute son influence, influence reconnue par son ministre des Affaires étrangères, pour faire entendre raison à ses amis d’outre Drina, afin de permettre à la Bosnie-Herzégovine d’exister en tant qu’Etat pourvu des attributs normaux de tout Etat.

La nécessité d’une coopération régionale entre tous les pays des Balkans occidentaux a été posée comme une des conditions de leur entrée dans l’UE, dès les réunions et déclarations communes de Thessalonique, de juin 2003, qui ont prévu les étapes du processus d’intégration. En refusant de normaliser ses relations avec Pristina, en menaçant de désagréments les pays de la région qui veulent entretenir des rapports normaux avec le Kosovo, en soutenant les dirigeants de la RS qui mènent la BH à la dislocation, la Serbie enfreint cette règle.

Avec l’arrestation de Mladic, toujours promise mais jamais opérée (ce qui a provoqué la démission, toute à son honneur, du ministre Rasim Ljajic de son poste de coordinateur de l’équipe serbe chargée de rechercher le criminel en cavale) et la normalisation de fait, sinon de droit, de ses relations avec le Kosovo, la Serbie devrait se voir imposer comme troisième préalable à l’ouverture du processus de son adhésion à l’UE, la participation active à l’instauration d’un Etat démocratique et efficient en Bosnie-Herzégovine. La Serbie de Milosevic a provoqué les guerres yougoslaves des années 90 avec toutes leurs conséquences ; la Serbie de ses successeurs, qui n’ont pas tous et entièrement rompu avec son héritage doit, si elle veut réellement intégrer l’Union européenne, contribuer au rétablissement d’une situation de paix dans la région, sur les bases démocratiques nouvellement créées.

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