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Lettre à Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères

mercredi 4 mai 2011


Paris le 29 mars 2011

Monsieur Alain Juppé, Ministre des Affaires étrangères

Ministère des Affaires étrangères 37 quai d’Orsay 75351 PARIS CEDEX 07

Monsieur le Ministre,

Nous avons l’honneur de vous demander de recevoir une délégation pour vous entretenir de la situation dans les Balkans occidentaux, et en particulier en Bosnie-Herzégovine et en Serbie, à la veille de la visite du Président de la République de Serbie, Monsieur Boris Tadic.

Dans l’attente de votre réponse que nous espérons positive, permettez-nous de présenter notre analyse et nos attentes.

Monsieur Boris Tadic plaidera pour que la France accorde à son pays, avant la fin de l’année, le statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne et demandera aussi que soit accélérée la longue procédure de l’adhésion. Nous nous réjouirions si la France et ses partenaires pouvaient accéder aux demandes du gouvernement serbe. Toutefois, la manière dont la Serbie s’acquitte de certaines de ses obligations - à savoir la pleine coopération avec le TPIY et un bon voisinage avec ses voisins - nous fait douter de son aptitude présente à rejoindre l’Union européenne.

Certes, le gouvernement serbe a amélioré certaines de ses relations avec le Tribunal de La Haye. Belgrade livre maintenant sans délai, et apparemment sans maquillage, les documents demandés par les services du Tribunal. Mais les deux inculpés recherchés, dont le général Ratko Mladic, poursuivi pour génocide et crimes contre l’humanité (notamment à Srebrenica) sont toujours en fuite.

Vis-à-vis de la Bosnie-Herzégovine, la Serbie ne cesse de proclamer qu’elle est attachée, comme le veulent les Accords de Dayton, au respect de l’intégrité et de la souveraineté de la BH. Dans la réalité, elle soutient inconditionnellement les dirigeants de la Republika Srpska qui refusent avec obstination les nécessaires révisions des institutions et qui, en outre, ne cachent pas leur désir de faire sécession. Les plus hauts dirigeants serbes, à l’instar du ministre des affaires étrangères Vuk Jeremic, couvrent d’éloges le président de la RS qui, de son côté, multiplie les attaques contre le Haut-Représentant en BH de l’UE et de l’ONU, Valentin Inzko. La récente réunion conjointe des gouvernements de la Serbie et de la Republika Srpska est un nouveau signe de la volonté de fusionner les politiques de Belgrade et de Banja Luka et un nouveau pas en avant dans le démembrement concerté de la Bosnie-Herzégovine. Ce que la Serbie a dû concéder sur le Kosovo, elle cherche à le regagner au détriment de l’unité de la Bosnie-Herzégovine.

Belgrade ne manque aucune occasion d’attirer l’attention internationale sur l’amélioration de ses relations avec la Slovénie, la Croatie et même le Monténégro mais, dans le même temps, elle poursuit avec les États issus de l’ex-Yougoslavie un activisme judiciaire qui ne laisse pas d’inquiéter.

Le général Jovan Divjak, officier serbe qui, en conscience, s’était rangé aux côtés des défenseurs d’une Bosnie-Herzégovine multiethnique, attend, depuis le 3 mars, qu’un juge autrichien se prononce sur son extradition demandée par Belgrade pour crime de guerre. C’est la répétition à l’identique de la tentative avortée contre un ancien vice-président de la Bosnie-Herzégovine, Ejup Ganic, faite à Londres, l’année dernière, et qualifiée d’utilisation politique de la Justice par le juge qui avait rejeté la demande serbe.

Il existe d’autres exemples de ce recours suspect à la Justice : en 2007, un officier bosnien ; cette année, un Croate défenseur de Vukovar et, tout récemment, le docteur Vesna Bosanac, directrice de l’hôpital de Vukovar, au professionnalisme reconnu, soupçonnée d’avoir négligé des blessés serbes ; et, enfin, une personnalité serbe, Natasa Kandic, célèbre militante des droits de l’homme, menacée de poursuite pour avoir révélé les complaisances du parquet de Belgrade.

À l’évidence cet acharnement judiciaire a pour objectif une réécriture de l’Histoire, par disqualification de certains combattants, par égalisation des responsabilités et des crimes, et par pressions sur ceux qui rapportent les faits. Cette continuation de la guerre par des voies judiciaires rend impossible un climat de confiance et des relations normales entre États voisins...

Les signataires de cette lettre vous demandent, Monsieur le Ministre, que les Autorités françaises fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour hâter le retour à Sarajevo du général Jovan Divjak, lavé de toute accusation. Ils vous demandent aussi de rappeler au Président Tadic toutes les obligations qui incombent à son pays avant d’accéder à une négociation d’adhésion.

On devrait aller plus loin et, pour établir un véritable climat de détente, inciter la Serbie et tous les pays touchés par les guerres à participer activement à la recherche des « disparus ». Leur nombre est important, plus de 10.000 ! L’ignorance entretient des attentes et des souffrances, qui sont des obstacles à l’apaisement recherché par l’UE et par une grande partie de la population.

Si nous avons décidé de vous écrire, Monsieur le Ministre, c’est que nous sommes déçus et alarmés par l’agressivité et le nationalisme des dirigeants serbes. Comme vous, nous pensons que la place de la Serbie est à terme au sein de l’Union européenne, mais c’est une Serbie qui aura rompu avec son passé récent que nous voulons accueillir. Or c’est le refus d’une telle rupture qui domine la vie politique serbe depuis la chute du régime de Milosevic il y a plus de dix ans. Un refus, tragiquement symbolisé par l’assassinat du premier ministre Zoran Djindjic en mars 2OO3, et illustré aujourd’hui par le pacte conclu entre le parti démocrate du Président Tadic et le SPS, parti de Milosevic. Nous ne pouvons accorder notre confiance à un gouvernement qui s’efforce de nous séduire, sans donner de gages sérieux quant à sa volonté d’embrasser les valeurs fondamentales européennes et qui a confié le poste régalien de l’Intérieur (Ivica Dacic) et celui de la Santé (Zoran Stankovic) à deux proches collaborateurs de Slobodan Milosevic.

Nous estimons que la Serbie ne doit pas être gratifiée du statut de candidat à l’adhésion tant qu’elle n’aura pas livré les deux fugitifs réclamés par la justice internationale et ne se comportera pas en voisin pacifique.

Nous vous prions, Monsieur le Ministre, d’agréer l’expression de notre haute considération.

Georges-Marie CHENU, Ministre plénipotentiaire hors classe, Ancien ambassadeur

Antoine GARAPON, Président du Comité Kosovo

Pierre HASSNER, chercheur associé au CERI-Sciences Po

Philippe HERZOG, Ancien député européen, Président de Confrontations-Europe

Olivier MONGIN, Directeur de la revue ESPRIT

Olivier PY, Directeur du Théâtre de l’Odéon

Michel ROCARD, Ancien premier ministre

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