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L’arrestation de Jovan Divjak dans son contexte politique

dimanche 6 mars 2011


L’arrestation de Jovan Divjak à Vienne, suivie de sa mise en " écrou extraditionnel", sur la base d’un mandat d’arrêt de la justice serbe, pose une série de questions, à commencer par celle de sa situation personnelle qui, selon ses dires, n’affecte ni sa santé, ni son moral, ce qui n’étonnera pas ceux qui le connaissent.

Il ne fait guère de doute que la juridiction autrichienne saisie, après avoir examiné les documents qui lui auront été communiqués par les autorités judiciaires bosniennes et serbes, conclura dans le même sens que le tribunal londonien qui après plusieurs mois de procédure, a rejeté la demande d’extradition en Serbie d’Ejup Ganic, ancien vice-président de BH, accusé de crimes de guerre pour les mêmes faits que ceux imputés à Jovan Divjak et 17 autres personnalités civiles et militaires bosniennes. Le juge anglais a motivé sa décision autant pour des raisons de fond que de compétence. C’est indûment qu’Ejup Ganic a été retenu quatre mois en prison et en résidence forcée à Londres et aussi indûment que dans un cas comparable, relatif à des actions de guerre à Tuzla, l’ancien officier de police Ilija Jurisic a passé plus de trois ans en prison en Serbie. Jovan Divjak a justifié son rôle dans les événements liés à l’attaque, dans la rue Dobrovoljacka, de la colonne de la JNA (Armée fédérale yougoslave) qui se retirait de Sarajevo en mai 1992. En tout état de cause, cette affaire est du ressort de la justice de BH.

Si les dirigeants serbes s’obstinent dans une stratégie judiciaire vouée à l’échec, c’est qu’ils espèrent probablement tirer de leur fermeté de principe un bénéfice politique. Sur le plan intérieur, affronté à une situation économique et sociale très difficile et face à l’opposition du SNS ( parti progressiste serbe, branche dissidente "raisonnable" ou "modérée" du parti radical de Seselj) en position de force, le président Tadic se doit d’ apparaître comme un défenseur intransigeant des intérêts et de l’honneur serbes. Sur le plan extérieur, installé dans le rôle de grand "réconciliateur" que lui reconnaît généreusement la "Communauté internationale", il cherche à reconstruire l’image de la Serbie, magnanime à l’égard de ses ennemis d’hier, mais soucieuse de justice partagée, dans une réévaluation générale des guerres récentes où les torts et les crimes des uns des autres seraient largement équilibrés. Cela vaut pour la Bosnie-Herzégovine, comme pour la Croatie et le Kosovo.

Cette posture ne passe manifestement pas en Bosnie-Herzégovine. Dans la Fédération, l’émotion et la colère s’expriment fortement, notamment sous la forme de rassemblements populaires importants, et les responsables de la société civile et politique ne peuvent que faire bloc pour défendre Jovan Divjak. En RS, si Milorad Dodik et les dirigeants politiques se réjouissent de l’arrestation du "traître", regrettant qu’elle ait été aussi tardive, des voix s’élèvent pour déplorer à l’avance sa remise en liberté.

En Serbie, l’opposition antinationaliste n’a pas manqué de se faire entendre à contre-courant de l’opinion dominante. Le groupe des ONG qui la représente a dénoncé le "scandale" de l’arrestation de Jovan Divjak et ce qu’elle signifie comme tentative de réécriture de l’histoire. Le député du groupe LDP (parti libéral-démocrate) Zarko Korac, a fait observer que "Sarajevo pourrait aisément établir une liste de 20.000 (vingt-mille) personnes, journalistes, hommes politiques, intellectuels et militaires contre lesquels des mandats d’arrêt seraient moralement plus justifiés". On pense irrésistiblement ici à Ivica Dacic, ministre de l’intérieur et n° 2 du gouvernement (ou plutôt n°1, tellement le Premier ministre est effacé), ancien porte-parole du SPS, parti de Milosevic, de 1992 à 2000, qui se donne le luxe d’être au premier plan pour justifier l’arrestation de Jovan Divjak, s’il ne l’est pour arrêter Mladic.

On n’a jusqu’ici entendu aucune réaction officielle de Bruxelles ou d’une capitale européenne, cette affaire de justice ne concernant apparemment pas la bonne marche de l’intégration de la Serbie à l’UE. Mais l’établissement de relations de bon voisinage n’est-elle pas une condition primordiale posée par l’UE à ses membres, actuels ou futurs ? Et la menace que fait peser la Serbie sur les personnalités bosniennes accusées d’avoir osé résister à son agression n’est-elle pas une infraction à cette condition, de même que l’appui indéfectible de Belgrade à la politique destructrice de l’intégrité de la BH menée par Milorad Dodik et son équipe ? Le ministre des affaires étrangères Alain Juppé posera-t-il ce genre de question au président Tadic lorsque celui-ci viendra lui demander l’appui de la France pour accélérer le processus d’adhésion de la Serbie à l’Union européenne ?

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